Galina GRADOSELSKAYA. Mythes et realite

Galina Gradoselskaya

Directrice de recherches au Laboratoire international des recherches appliquées des réseaux sociaux, Institut de recherche de la Haute École d’économie (HSE), docteur en sociologie

Une bombe d’information: réaction à la nouvelle initiative d’urbanisme sur Internet

Le sujet de la rénovation du parc immobilier de la capitale a fait exploser l’espace Internet de Moscou. L’abondance de l’information dans les médias et les réseaux sociaux, le nombre de commentaires d’experts ont battu tous les records de nombre de citations dans le réseau. Le sujet de relogement des immeubles de quatre étages, devenu le leader de discussions, a écarté les autres projets urbains significatifs: construction du troisième circuit d’échange, reconstruction du stade Luzhniki, lancement du Cercle central de Moscou, ouverture du parc Zaryadye. Pourquoi s’est-il passé et continue de se passer jusqu’à présent?

ASIS surveille hebdomadairement depuis avril 2017 les messages diffusés dans les médias et les réseaux sociaux au sujet de la rénovation du parc immobilier de Moscou. L’analyse de cette information permet d’identifier les tendances principales des opinions en ligne, de tracer leur dynamique et d’identifier les causes des changements clés.

D’avril à juin, le nombre de vagues d’information contre la rénovation dominait sur le nombre de vagues à l’appui du projet. L’intérêt à ce sujet a augmenté le 20 avril, lorsque la Loi sur la rénovation a été adoptée par la Douma d’État en première lecture. En mai on a publié une liste préliminaire des immeubles à démolir, et un rassemblement contre l’adoption du projet de loi sur la rénovation a eu lieu. Ces événements ont provoqué la plus grande vague négative sur Internet d’avril à septembre. En juin, le nombre de vagues négatives a diminué, mais il y en avait encore plus que de vagues positives.

A partir du 1 juillet, après la signature de la Loi sur la rénovation par le président russe V.V. Poutine, le nombre de vagues d’information à l’appui du projet a dépassé celui de vagues négatives surtout en raison de la réduction du nombre de ces dernières.

Au cours des mois suivants, le nombre de vagues d’information a encore augmenté après la publication par les autorités de Moscou de la liste finale des immeubles inclus dans le programme de réinstallation des immeubles de quatre étages. Vers septembre, l’intérêt général pour la rénovation de logements a considérablement diminué par rapport à avril-mai, mais reste néanmoins significatif.

En général, le profil de l’activité d’information était sinusoïdal, marqué alternativement par des pics et des chutes. Ce genre de dépendance correspond généralement à une nature manipulatrice, à la conduite d’une campagne d’information planifiée. Comme le nombre de publications négatives a prévalu sur celui de publications positives et neutres, nous pouvons parler d’une campagne d’information négative planifiée contre la rénovation.

Le statut de la capital a traduit le sujet de la rénovation au niveau fédéral, et les mythes positifs et négatifs ont pris la signification d’un manifeste social.

Il est à noter que les militants – les opposants à la rénovation – ont profité de la situation pour se promouvoir, faire des déclarations bruyantes sur le harcèlement par le maire de Moscou, sans choisir les mots en parlant des autorités municipales en gros et du maire en particulier. Si on prend en compte que le volume de messages négatifs était de 2–3 fois plus important que celui de messages positifs, on peut supposer qu’en réalité, la situation soit contraire.

Les mythes négatifs sur la rénovation remplissent des tâches sociales. Par exemple, le besoin d’élargir la base sociale de protestation, d’attirer le plus grand nombre de participants dans des manifestations réelles de protestation. Dans ce but on joue sur le sentiment de l’injustice sociale commune, de l’illégalité des actions des autorités de Moscou.

Les publications faites par les autorités étaient absolument neutres, explicatives, visant à apaiser les mythes négatifs véhiculés par les opposants à la rénovation. Parfois, ils sont même allés à élever le niveau de légitimation des décisions prises en faisant appel à l’autorité du président («Poutine a exclu la réinstallation des immeubles de quatre étages par force»).

Un autre aspect important de l’activité d’information est la dynamique du nombre de participants dans les groupes au sujet de la rénovation dans les réseaux sociaux. Les données ont été collectées sur deux ressources réseau principales: Facebook et VKontakte. La principale augmentation du nombre de participants dans les groupes, ainsi que des vagues d’information, s’est produite de mars à mai. Sur l’exemple de la discussion de la rénovation, les réseaux sociaux ont confirmé leur statut d’une chose en soi créant une réalité d’information alternative.

Près des résultats réels du vote des gens qui affichaient une attitude positive envers la rénovation dans sa majorité, les humeurs négatives dominaient les réseaux sociaux. Il est à noter que les groupes négatifs dans les réseaux sociaux étaient coordonnés par les mêmes modérateurs et les mêmes participants les plus actifs des groupes.

Les attitudes des utilisateurs variaient selon les réseaux sociaux. Facebook traditionnellement démontrait une attitude beaucoup plus négative envers les activités des autorités et une coordination et une organisation plus précises. Le fait que la plupart des groupes de ce réseau a été créée pour unir précisément les opposants au projet est confirmé à la fois par les noms des groupes et la nature des publications.

Dans le réseau VKontakte, au contraire, on observait surtout des groupes plutôt neutres et positifs, non liés entre eux, localisés selon le lieu de résidence des utilisateurs. On peut en tirer la conclusion que la réaction sociale était plus fiable dans le réseau VKontakte. Cependant, dans le flux d’information général elle était peu perceptible, car elle ne se traduisait pas en actions très médiatisées et des raisons d’information exagérées.

La rénovation a suscité un intérêt actif et une vague de discussion dans la communauté des experts – environ 300 experts ont pris la parole dans les médias. Une telle activité n’a été observée pour aucun des projets d’urbanisme de Moscou au cours des cinq dernières années.

Malgré le fait que les experts appartenaient aux divers groupes professionnels, l’ensemble des évaluations et des modèles explicatifs s’est avéré très limité, errant dans le domaine politique et culturel. On peut distinguer les groupes d’experts suivants et leurs modèles respectifs:

  • bloc économique: les experts doutent de la validité du programme de réinstallation, du caractère raisonnable du choix des bâtiments de quatre étages à démolir («rénovation expresse», «rénovation urgente»);
  • bloc socio-écologique est caractérisé par un grand nombre de marqueurs émotionnels qui forment un fond émotionnel de perception, qui fonctionne automatiquement, ces réflexions sont perçues comme acquis («sabotage», «tromperie», «non rénovation, mais dégradation»);
  • bloc urbain est caractérisé par des répétitions de la terminologie de différents experts. Par exemple, «guerre avec les khrouchtchevkas», «serfs», «podrazverskta» (surplus-appropriation), «construction de la féodalité»;
  • bloc analytique: versions de conspiration. Les experts calculent qui et combien gagnerait, on nomme des politiciens ou leurs épouses, les groupes professionnels;
  • bloc politique: les experts font des analogies avec les Jeux olympiques de Sochi, envisagent les élections de 2018 en perspective, effraient les autorités fédérales («Sobyanine a offert un problème à Poutine»).